Faire l'amour pour se sentir vivant. C'était tellement ça.
Tom se demanda comment, après avoir implicitement dit que lui aussi avait eu envie de baiser sa mère à cause de ce foutu complexe d' ¼dipe à la con, Freud pouvait encore lui écrire des lettres de type: « Ma chère Maman, il faut beau aujourd'hui à Vienne. Avec une patiente, on a fêté nos dix ans de thérapie. Elle n'est toujours pas guérie, elle coupe encore les cheveux des gens dans la rue quand on la laisse sortir toute seule, et elle met encore de l'encre dans son bain, mais grâce à elle, et surtout aux appointements que sa famille me verse, je vais pouvoir vous emmenez descendre le Nil et le remonter une bonne douzaine de fois au moins. Tout va bien ma chère Maman, prends soin de toi et reste toujours aussi belle que lorsque tu me tenais contre ton sein. »
Mais à force de se dire des conneries qui le rendaient plus triste qu'autre chose, Tom réalisa que cela faisait un bout de temps que Bill était parti cherché son cahier de poèmes, et que le froid glacial qu'il sentait depuis quelques minutes au fond de lui n'était pas dû à la nécessité de mettre un pull, mais à une sourde angoisse qui lui tenaillait le ventre.
Il sortit de la chambre, remonta le couloir désert, il entendit des bruits venant de la chambre de Mlle Hagen, d'autres venant de celle de Gustav, mais c'était tout.
Sans même réfléchir, il ouvrit la porte de la chambre de Bill. Et poussa un hurlement horrifié.
Bien sûr, si ceux qui avaient agressé Bill l'avaient laissé dans le couloir, étendu de tout son long avec cette goutte de sang qui creusait un sillon le long de sa tempe comme dans les pires cauchemars de Tom, les dégâts auraient été bien pires. Il aurait probablement été bon à interner. Mais l'horrible mise en scène qu'il découvrit en entrant dans la chambre le sauva, en quelque sorte.
Bill avait les mains liées par du gros scotch marron, et attachées à la poignée de la fenêtre. Son corps inerte était suspendu à la fenêtre par les bras donc, mais il était à genoux sur le sol, à moitié effondré (j'espère que vous voyez l'image, parce que je peux pas vous faire de dessin, j'ai pas mes crayons ). Sa tête pendait misérablement j'adore cette expression, c'est rien de le dire, une partie de ses cheveux était toute poisseuse de sang, mais ça, Tom dut faire le tour pour le voir, en ouvrant des yeux horrifiés.
On lui avait arraché son boxer, dont on lui avait enfoncé les lambeaux dans la bouche. Tom manqua de tomber dans les pommes en voyant que le dos de Bill ruisselait de sang. Les rigoles formées par les gouttelettes de sang dessinaient vaguement un triangle, mais il n'en était pas sûr, en revanche, ce qu'il vit avec certitude, c'est que son prénom, Tom, avait été écrit en lettres de sang sur le ventre de Bill, et le mot « tapette », toujours écrit avec du sang, sur ses fesses.
Un autre cri horrifié fit écho au sien, et il tourna la tête.
Sur le pas de la porte, Mlle Hagen, enroulée dans une serviette et toute mouillée, luttait contre une terrible envie de vomir en voyant dans quel état Bill avait été mis. C'était tellement lamentable qu'elle le crut mort et que ses jambes se mirent à trembler. Tom se précipita vers elle, aussi livide et abruti que la fois où Bill était tombé de l'arbre, seulement de ça, il ne se souvenait pas.
- Mlle Hagen, c'est horrible...
- Je vois Tom...
Elle n'était même plus capable de parler, elle étouffait des cris. À la seconde où Tom et elle s'approchait pour enlever le scotch qui le maintenait suspendu par les bras, Bill bougea légèrement la tête et gémit sourdement.
Mlle Hagen eut une espèce de rire nerveux.
- Il est vivant!
Tom ne répondit pas, il pleurait. Il était incapable de bouger, ce fut Mlle Hagen qui déchira le scotch à coups de dents, et qui porta Bill sur le lit, et lui retira les morceaux de tissu de la bouche.
- Tom... gémit Bill.
- Oui, Bill, je suis là, dit Tom en se précipitant, en larmes, vers son amant. Il lui prit la main, et s'assit, un peu gauchement, au bord du lit.
- Bill, vous avez vu qui vous a agressé?
- Non...
- Bon, écoutez. Ne bougez pas de là, Tom va rester près de vous. Tom, ne touchez à rien. N'essayez pas d'enlever ce qu'il a d'écrit sur le ventre ou sur...
- Pourquoi?
- Parce que je vais chercher le proviseur. On ne peut pas laisser passer ça. Il doit voir Bill tel qu'il est, maintenant, sinon, il y aura un doute.
- Je peux le couvrir, quand même?
- Oui, bien sûr. J'y vais le plus vite possible.
Tom n'eut même pas le courage de lui dire qu'elle était en serviette, pieds nus et très probablement à poil sous sa serviette, à la vitesse où elle allait, elle aurait dû atteindre le bureau du proviseur juste le temps que Tom tourne la tête et ne voie Franziska sur le pas de la porte.
- Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-elle fort à propos.
Mais Tom, de nouveau rendu incapable de parler par une crise de larmes, ne put que lui désigner d'un geste le corps ensanglanté de Bill, étendu sur le lit. Franziska se pencha en avant, passa son doigt dans le dos de Bill, dans le sang. Puis elle prit une mèche de cheveux entre deux doigts, toute poisseuse de sang elle aussi, la dégagea pour voir la plaie, arracha un cri de douleur à Bill.
- Arrêtez ça! hurla Tom.
- Je ne faisais qu'évaluer les dégâts, calmez vous.
- Mlle Hagen a dit qu'il ne fallait toucher à rien.
- D'accord, je ne touche à rien. Vous allez juste rester là à lui tenir la main?
- Quoi, ça suffit pas? Je me remue pas assez? hurla Tom, tout à coup.
Franziska sentit qu'il était en train de péter les plombs et se recula pour qu'il se sente moins agressé. Mais ça ne suffit pas.
- J'aurais pas pu empêcher ça! C'est pas de ma faute! hurla-t-il encore. Exactement ce qu'il aurait dû dire à sa mère, huit ans plus tôt. Seulement, comme tout vient trop tard, il ne réussit qu'à faire pleurer Bill, et à s'attirer la pitié de Franziska.
- Arrêtez de crier comme ça, vous le faites pleurer.
Tom considéra Bill d'un air hébété. En effet, encore à moitié assommé, il pleurait, comme il l'aurait fait s'il n'était pas tombé dans le coma, huit ans plus tôt.
- Ce que je voulais dire, c'était que le mieux que vous puissiez faire, c'est rester près de lui en attendant Mlle Hagen. Et comme ses blessures sont, à part le coup qu'il a reçu au crâne et encore il va s'en remettre, superficielles, je descends à la pharmacie et je reviens. Vous allez tenir?
Tom avait l'air tellement perdu que même s'il hochait la tête en répétant que oui et qu'il restait avec Bill, c'était visible qu'il ne tiendrait pas.
Franziska sortit de la chambre, elle au moins elle était habillée correctement, et elle alla frapper à la porte de la chambre de Gustav.
Georg et lui s'étaient levés, ils avaient évoqué les souvenirs de la nuit précédente et s'étaient mis d'accord sur le fait qu'ils s'étaient embrassés en tout bien tout honneur, ils allaient voir ce qui se passait encore dans les chambres à côté quand Franziska ouvrit la porte.
- Hey, je t'ai pas dit d'entrer! grogna Gustav, pas content de se faire surprendre avec un garçon qui était en train de refermer sa braguette. Il se radoucit en voyant la tête de sa s½ur. Apparemment, il y avait un problème.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda Georg.
- Il y a, qu'un de vos potes s'est fait agressé. C'est pas très grave, mais il a du sang partout, et apparemment, on lui a fait ça parce qu'il sort avec celui avec les dreads.
- Tom?
- Peu importe. Le brun se remet doucement mais celui avec les dreads va péter un câble si on le laisse tout seul. Alors allez-y. Mlle Hagen revient apparemment, moi aussi, mais vous deux allez rester près d'eux.
Et elle se dirigea vers la sortie. Les deux G se ruèrent dans la chambre de Bill. Gustav plaqua sa main contre sa bouche mais Georg ne put retenir un cri horrifié, ce qui fit sursauter Tom.
Lequel Tom s'était mis du sang plein le visage en embrassant la plaie du crâne de Bill. Les deux garçons firent semblant de ne pas s'en apercevoir et Gustav alla prendre Tom par les épaules. Georg attrapa une couverture et recouvrit Bill avec, car Tom n'avait pas encore eu le courage de le faire.
Bill émergeait de plus en plus.
- Merci Georg.
- Bill? T'es conscient?
- Ouais seulement si j'ouvre les yeux j'ai mal. Si je parle aussi.
- Tom, tu entends? Il est conscient!
- C'est de ma faute... gémit Tom.
- Ne m'oblige pas à de crier dessus, connard, grogna Bill à mi- voix. C'est pas de ta faute. Tu l'as déjà dit, mais c'est pas vrai.
Quelque chose interpella Tom.
Tu l'as déjà dit...
Mais, s'il se souvenait bien, il avait crié à Franziska que ce n'était pas de sa faute... Et Bill était suffisamment conscient pour ne pas se tromper. Alors pourquoi...
Il fut interrompu par l'arrivée de Mlle Hagen, toujours en serviette, et qui traînait le proviseur par le bras.
- Vous auriez pu me lâcher Mlle Hagen, j'étais d'accord pour vous suivre!
- Vous n'alliez pas assez vite!
- Oui, mais... Oh mon Dieu! brailla le proviseur lorsque Georg et Gustav, sombres, retirèrent la couverture qui couvrait Bill. Lequel Bill protesta. Puis il songea que le proviseur l'avait déjà vu entièrement à poil, et que tant qu'à faire...
Tout ce qu'il put dire au proviseur, c'est qu'il avait reçu un coup violent sur le crâne, et Mlle Hagen et Tom dirent dans quelle position il l'avait trouvé. Bill gémit sourdement quand Mlle Hagen et Tom le retournèrent pour montrer au proviseur ce qu'on lui avait écrit sur le ventre et sur les fesses.
- Apparemment, on vous reproche votre relation avec M. Trümper...
- Bien joué, Sherlock... murmura Gustav.
- Pardooooooon? s'outra le proviseur.
- M. le proviseur, n'y attachez pas d'importance. C'est normal qu'ils soient perturbés. De plus, nous avons mieux à faire.
- Je confirme, dit une voix derrière eux.
C'était Franziska. Elle revenait de la pharmacie les bras chargés. Mais Mlle Hagen avait encore quelque chose à dire.
- Sans vouloir jouer les alarmistes, M. le proviseur, vous ne vous êtes pas demandé pourquoi, en plus de ces mots, les coupures dans le dos de Bill forment un triangle?
- C'est même la première chose à laquelle j'ai pensé. Mais le triangle des nazis pour désigner les homosexuels devait être épinglé sur la poitrine, et il était beaucoup plus petit.
- N'empêche que ça m'angoisse. Et que si on ne les arrête pas, tout de suite, cet internat va devenir gerbant.
- S'il y a des petits cons qui font mumuse avec les idéaux nazis, ils seront à la porte sitôt que j'en aurais la preuve.
- Sans blague? Même si ce sont des enfants de bonne famille?
- Des enfants de bonne famille ne deviennent pas sympathisants nazis.
- Alors là, monsieur... Je vous aime.
Et, devant les regards outrés d'un peu tout le monde, et le sourire narquois de Bill:
- Oui, bon, ça va... J'ai dit ça comme j'aurais pu dire autre chose...
Franziska la poussa et se rapprocha de Bill.
- T'aurais aussi bien fait de dire autre chose... Aide moi à le redresser.
Bill couina parce que le moindre mouvement lui faisait mal, mais Franziska et Mlle Hagen l'assirent sur le bord du lit. Franziska demanda à Mlle Hagen de se placer devant Bill et de maintenir sa tête. Tom demanda s'il pouvait le faire.
Mlle Hagen: Non. Vous, vous tremblez trop. Mais vous pouvez lui tenir la main.
Bill: T'inquiète pas, Tom. Je vais bien.
Tom: Bill, je t'aime.
Bill: Moi aussi. Après ça, je voudrais qu'on continue ce qu'on a commencé.
Tom: D'accord.
Franziska: Mes enfants, je vais vous montrer de la broderie fine comme vous n'en avez jamais vue.
Et elle se mit à recoudre Bill. De temps en temps, quand il avait trop mal, il serrait la main de Tom un peu plus fort, mais il ne poussa pas un cri.
Il s'en sortait plutôt bien. Tom, lui, avait des images devant les yeux qui ne voulaient pas s'effacer, et s'il faisait tout pour avoir l'air tranquille et rassurant toutes les fois que Bill jetait un ½il vers lui, il était complètement effondré à l'intérieur.
Tout recoudre prit une demi-heure.
- Et voilà, fini! s'exclama Franziska pendant que Bill soupirait de soulagement.
Soupir repris par un peu tout le monde dans la chambre, même par le proviseur qui n'était pas insensible au visage torturé par la douleur et aux yeux bruns remplis de larmes.
Gustav était allé chercher dans la chambre de Tom un boxer pour Bill et le sweater Snoopy, et les tendit à Tom.
- Merci, mon vieux...
Mlle Hagen le laissa rhabiller Bill tout seul, et Franziska s'était installée sur le bureau pour remplir une grosse seringue. Bill le vit pendant que Tom le rallongea dans le lit et lui remontait la tête avec des oreillers.
- Hé, c'est quoi ça?
- Quelque chose pour vous détendre.
- Je ne veux pas! brailla-t-il
- Bill, sois raisonnable. dit Tom, dont les jambes tremblaient toujours.
- Elle n'est pas pour vous, dit Mlle Hagen en lui passant la main sur le front. Calmez vous.
- Elle est pour qui, alors, demanda-t-il, intrigué.
Mlle Hagen prit doucement Tom dans ses bras. Georg se glissa derrière, pour faire barrage, au cas où.
- Tom, vous êtes à bout de nerfs. Alors vous allez dormir un peu avec Bill, et après, ça ira mieux.
- Mais je ne veux pas! Dormir? Mais on ne sait toujours pas qui lui a fait ça!
- Allons, Tom, sois raisonnable... dit Bill avec un sourire narquois.
La vérité était que Tom avait une peur bleue des piqûres. Mais ce n'était pas le moment de la ramener après ce que venait d'endurer Bill. Il dût s'allonger à côté de son amant, et laisser Franziska lui passer de l'alcool sur le bras.
Il sentit la main de Bill serrer la sienne sous les couvertures.
- T'inquiètes pas, ça ne fait pas mal.
Tom le regarda, outré. Qu'est-ce qu'il croyait? Que c'était d'avoir mal qu'il avait peur? Il eut un léger sursaut avant d'avoir eu le temps de répondre, et il entendit Franziska dire que c'était fini, et il vit Bill sourire comme un con, cet espèce d'idiot lui avait dit la première connerie pour le détourner de sa douleur, c'était vachement gentil comme intention, la main de Tom lâcha celle de Bill pour se poser sur l'entrejambe de Bill. Bill fut surpris mais ne dit rien, Tom sombrait complètement.
Il souriait en dormant, et Bill souriait aussi, les horreurs de la vie passent tellement mieux quand on aime, et qu'on est aimé en retour...
On les laissa seuls.
Dans le couloir, un surveillant avertit le proviseur que Stephen était rentré de l'hôpital.
Hôpital où Tom l'avait expédié le jour de la rentrée pour avoir barbouillé Bill de mascara...


