Je ne sais pas pourquoi j'ai ouvert les yeux, pourquoi je ne dors pas. Il est peut être trois heures du matin, et je viens de me réveiller. Tom me tourne à moitié le dos, mais il est couché sur mon bras, je sens ses dreads contre ma peau, je sens son parfum...
D'où vient que les garçons comme lui se parfument à outrance? Je n'ai jamais senti cette odeur là, avant, pas comme ça, pas à ce point, à chaque fois j'ai la sensation que je vais m'évanouir.
Une odeur violente, peut-être encore plus forte que l'odeur du sexe, que l'odeur du plaisir.
L'odeur du garçon que j'aime.
Je repense à ce que nous avons fait, et je n'en reviens pas. C'est comme si je m'ouvrais, tout à coup. Je n'avais pas le droit de faire ça.
On ne me l'a jamais dit clairement, mais c'est mal, de faire ce que j'ai fait. Sauf que je ne me sens absolument pas coupable.
Est-ce que je suis encore capable d'aimer, après tout ce que j'ai vécu, avec cette enfance dont je ne me souviens pas, avec ce frère que j'étais persuadé d'avoir et que je n'ai pas, maintenant c'est sûr, oui, c'est sûr maintenant que j'ai été soigné pour schizophrénie.
Est-ce que je dois leur parler de Tom, à mon prochain bilan, samedi prochain? Si c'est pour qu'ils me gardent pour hyperactivité sexuelle et comportement déviant, non. Suffit de se rappeler ce qui est arrivé à Klaus, il avait dix huit ans, il était sorti depuis un an, et puis un jour il leur a avoué qu'il aimait les garçons et qu'il allait toutes les nuits dans les bars pour se faire de nouvelles conquêtes, et puis ils l'ont...
J'ai échappé jusque là à la salle des électrochocs, autant continuer comme ça.
Quand je pense que si ma mère n'était pas morte j'y serais encore, sans Mlle Hagen j'y serais encore, pourquoi elle a accepté de m'aider comme ça, je sais pas, si elle avait pas témoigné comme quoi j'étais un garçon parfaitement normal, j'y serais encore.
Chaque fois que je repense à tout cela je pleure, je ne sais pas pourquoi, c'est plus fort que moi.
Devant moi, devant mes yeux, il y a Tom, de dos, magnifique, la courbe élégante de son torse, et ses dreads blondes dispersées comme des ajoncs, sa peau est douce, mais je tremble encore comme dans ma chambre capitonnée, sous l'effet de calmants trop puissants, je suis encore dans ma chambre trop basse de plafond pour que je puisse voler, je suis encore coincé là bas, il y a ce garçon qui m'aime et je ne peux rien lui donner, et je pleure encore, sans raison, mon coeur va exploser.
Tom se retourne, évidemment, je l'ai réveillé.
Il a les yeux agrandis par l'angoisse.
Qu'est-ce qu'il y a, Bill? ça va pas?
Non Tom, ça ne va pas, mais est-ce que j'ai les mots pour te le dire? Est-ce qu'ils ne m'ont pas enlevé ça aussi?
Tom, je ne sais pas ce que j'ai
- Un cauchemar?
- Je sais pas...
Il ne dit rien, il m'attire contre lui, me prend dans ses bras, il me caresse doucement, rien à voir avec ses caresses qui m'excitent, là je me sens tout calme. Il est tendre avec moi, il est doux...
Les larmes coulent malgré moi, mais je me sens mieux, elles ne font plus partie de moi.
Et pour que je me sente tout à fait bien, le voilà qui dépose un baiser sur mes lèvres, et essuie patiemment mes larmes du bout de la langue.
Cela me suffit, nous n'irons pas plus loin, je ne veux que ça, que lui, simplement tout oublier, et devenir enfin ce que j'ai voulu être, il y a tout ça, il y a le passé d'un côté et il y a Tom de l'autre, et je suis vivant!
J'enfouis mon visage dans son cou pendant que ses bras se referment sur moi et que déjà il se rendort.
Nous sommes
Nous sommes là
Vivants
Nous avons seize ans
Pour la nuit entière
Pour le peu que durera
Notre misérable vie
POV Tom
Mais bon sang, qu'est-ce qu'il a, qu'est-ce qui le fait pleurer comme ça?
C'était quand, la dernière fois que j'ai pleuré?
A St Andrews? Non, même pas. Pourtant, ce n'était pas drôle. Paraît-il que j'étais un enfant difficile, qu'ils en étaient à se demander si je n'étais pas complètement débile, attardé, ou je sais pas quoi encore. Il paraît que je ne parlais pas.
Je ne m'en souviens pas.
Aucun souvenir de cette époque, de cet avant, pour moi, c'est comme si j'avais toujours vécu à St Andrews.
En fait, mon premier vrai souvenir c'est quand j'ai obtenu qu'un professeur m'accompagne pour faire faire mes dreads.
Au moins, quand Bill dort avec moi, je me réveille plus en hurlant sans me souvenir de ce que j'ai pu rêvé pour être dans cet état.
Je sens sa respiration contre ma peau, ses cheveux longs sont doux à caresser, doux comme des plumes, comme des aplats à l'encre de Chine...
Il a peut-être l'air d'une fille, mais il est mon amant.
Rien que de penser à ça, j'ai envie de sourire, je me sens bien, j'oublie tout le reste, tout ce que j'aurais du vivre, tout ce que je n'ai pas vécu, tout ce que j'ai raté, tout ce qui s'est effacé, et tout ce qui reste et qui fait mal.
Je le serre plus fort contre moi, ses joues sont encore humides, Bill, qu'est-ce qu'ils t'ont fait? Qu'est-ce qui c'est passé pour que tu sois comme ça, pour que tu souffres comme ça?
Je sens sa respiration, sa poitrine qui se gonfle, il est beau, vivant, contre moi.
Demain,
Il faudra lui dire que je l'aime.
Fin Point Of View
Quelques heures plus tard, on frappe à la porte, doucement. Il est encore très tôt, Tom le sent à la violente migraine qui commence à lui transpercer le crâne quand il se force à ouvrir les yeux.
Bill grogne, se retourne et enfonce sa tête dans l'oreiller.
Il va ouvrir, l'air hagard, en oubliant que la serviette qu'il avait autour des hanches quand il est allé se coucher est partie depuis longtemps, il est donc, entièrement nu.
Il ouvre.
C'est Mlle Hagen, l'air encore plus paumée que lui, dans un immonde T-shirt d'un groupe de heavy métal, dix fois trop grand mais qui lui tombe à peine plus bas que le haut des cuisses. Et toujours ses putains de chaussons lapin.
Elle ne s'est pas démaquillée, elle a l'air d'un panda.
- Gustav, il faut vous préparer, il est six heures
Tom est stupéfait. Mais elle est totalement aveugle ou quoi?
- Mlle, c'est Tom.
Elle sursaute, essaie d'ouvrir les yeux un peu plus, ça marche pas. Elle tend la main en avant, là où normalement aurait dû se trouver le visage de Gustav, arrive au niveau des épaules de Tom, ses doigts virevoltent et elle finit par toucher une de ses dreads.
- Ah oui, c'est vous Tom. J'ai dû me tromper de chambre.
- En fait, celle de Gustav est juste à côté.
- Ah, c'est pour ça. Désolée de vous avoir réveillé mon garçon.
- Non, c'est pas grave. Mais vous m'avez vraiment pris pour Gustav?
C'est pas que Tom est vexé. Mais quand même. Y a des limites. Sans être un vrai boudin, Gustav fait quand même une tête de moins pour dix kilos de plus.
- Non, c'est pas que je vous ai pris pour Gustav. C'est que je ne vous vois pas.
- Vous êtes en face de moi!
- Sans mes lentilles, je suis presque aveugle.
- Aaaaaaah d'accord.
- C'est pour ça, je ne vous ai vraiment reconnu que quand j'ai touché vos machins là...
- Mes dreads.
- Oui, voilà.
Tom finit par se marrer doucement, en cours elle donne une image si parfaite d'elle même, et même en rentrant de boîte de nuit dans une robe ultra sexy elle en imposait à tout le monde, mais de la voir comme ça, ça casse complètement l'image, personne n'est parfait même pas elle.
Tom la guide gentiment jusqu'à la porte de Gustav, elle frappe, et Tom retourne dans sa chambre.
Bill est assis sur le lit, et le regarde d'un air outré.
- Je peux savoir ce que tu fous à poil? braille-t-il.
- Bonjour, dit Tom en se foutant légèrement de lui.
- Ouais, c'est ça, bonjour. Bon, pourquoi t'es tout nu?
- Parce que j'ai dormi comme ça, mon bon. Tu vaux mieux, toi, peut-être?
Et brusquement, Tom retire les couvertures, révélant que Bill aussi a connu le problème de la serviette fugueuse.
- Aaaaaaah!!!!!!! Peut-être, dit Bill en lui arrachant la couverture des mains et en se cachant précipitamment dessous, mais moi je sors pas comme ça!
- Oh, mais t'en fais pas, c'était juste Mlle Hagen qui s'était trompée de chambre et qui croyait frapper à celle de Gustav.
- T'as raison, je ne devrais pas m'en faire.
- Ben quoi?
- Tu t'es baladé à poil devant Mlle Hagen mais y a pas de souci, tout va bien? Me dis pas que tu essaies de te la faire sinon je ne te parle plus!
- D'abord, elle est presque aveugle sans ses lentilles, genre elle a cru que j'étais Gustav jusqu'à ce qu'elle touche une de mes dreads, donc elle n'a pas vu que j'étais tout nu. Mais surtout...
Il se rallongea contre Bill, et prit ses mains dans les siennes.
- Surtout quoi, demanda Bill dans un souffle, sa colère était passée, il venait juste de se souvenir qu'il aimait bien voir Tom déshabillé, lui aussi...
Tom immobilisa Bill en lui maintenant les poignets comme la veille quand ils étaient sur le toit, et commença à l'embrasser doucement, la bouche d'abord, puis le cou, la poitrine toute blanche...
- Surtout quoi....gémit Bill, en fermant les yeux
- Je n'ai pas besoin que tu me parles, pour te faire tout ça...


